Bethléem: l’autre marathon

Deux semaines après les élections israéliennes, la Cisjordanie attire l’attention sur l’occupation et les limitations à la liberté de mouvement.

Rennen entlang der Mauer zwischen Israel und der Westbank.
Le mur de séparation mesure huit mètres de hauteur ©Marcus/EAPPI/2015

Les coureurs de marathons sont des lève-tôt, c’est le cas aussi à Jérusalem. Il est cinq heures du matin à la porte de Damas. Une légère brise souffle encore. Quelques heures plus tard, 3093 passionnés de course-à-pieds courront par plus de 20 degrés. Les premiers bus font leur apparition. Un bec Bunsen offre du café brûlant et le discours du vendredi d’un Imam résonne depuis une radio portable. Lors du trajet jusqu’à la ville voisine, tout le monde est déjà bien réveillé, qu’il s’agisse des sportifs ou spectateurs. Le passage à l’heure d’été est le sujet de conversation plébiscité : A Jérusalem et Israël, on a changé d’heure pendant la nuit. En Cisjordanie, il faudra attendre encore 24 heures.

Au Checkpoint 300 avant Bethléem, le passage se fait rapidement car peu de permis de travail sont octroyés pour les vendredis par la puissance occupante. Vers l’Église de la Nativité, de jeunes hommes piétinent près du podium. Des adolescents posent en tenue de course. Ils se laissent volontiers montrer comment on fixe le dossard aux habits. Leur joie mêlée d’impatience se communique à tout Manger Square. Encore une heure avant le départ.

Des filles scouts marchent jusqu’à la place en jouant du tambour. Mille ballons s’envolent dans le ciel, tout comme une nuée de colombes. Quel message souhaitent-ils faire passer?

Warten auf den Start bei der Geburtskirche
3000 coureurs se rassemblent devant la Basilique de la Nativité à Bethléem ©Marcus/EAPPI/2015

Hamed Qawasmeh du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme à Hébron va lui-même parcourir 10 kilomètres. Il relève : « Avec le Right To Movement Marathon, nous donnons le même poids au droit de libre circulation qu’à celui à l’éducation et à la dignité individuelle. » Et en regard aux coureurs internationaux : « Nous ne sommes pour une fois pas seuls et sommes reconnaissants devant la solidarité du monde. »

Déjà, les premiers coureurs et premières coureuses s’élancent de la place vers la rue principale. Derrière eux, un groupe de Gaza, qui a reçu pour l’occasion une autorisation exceptionnelle pour entrer en Cisjordanie. Trois femmes sont aussi présentes dans le groupe. Comme la plupart des Palestiniennes, elles courront avec les bras, les jambes et les cheveux couverts. Pour les coureuses de Gaza, cette occasion est doublement importante : pendant 2 ans, elles ont dû attendre leur chance, puisque l’ONU a annulé le marathon prévu à Gaza en 2013, car le Hamas ne voulait pas que les femmes courent avec les hommes.

Palästinensische Jugendliche bereit für den Lauf
La joie des jeunes coureuses palestiniennes avant la course ©Marcus/EAPPI/2015

La température s’élève désormais à 20 degrés. Pas vraiment idéal pour une si longue course. Le temps du vainqueur, Nader al-Masri, star palestinienne de course à pieds, est relativement modeste : 2:57:14. Il faut dire que sa préparation avant la course n’a pas été idéale non plus: il y dû patienter cinq heure au checkpoint pour rejoindre la Cisjordanie. Et au quotidien, il s’entraîne entre des bâtiments en ruine. « C’est très compliqué de s’entraîner dans la bande de Gaza. Il n’y a pas d’infrastructures sportives et pas de routes pour courir des longues distances », constate-t-il pour le quotidien « Haaretz ». Tout comme de nombreuses autres, la maison de Masri a été détruite l’été passé pendant la guerre de 51 jours. L’amélioration de son meilleur temps personnel n’est toutefois pas un but en soi ce jour-là pour la plupart des participants. Ce qui compte, c’est d’être présent et de manifester en nombre pour le droit à la liberté de mouvement. C’est pourquoi on trouve parmi les quelque 3093 coureurs ayant pris le départ, de nombreux locaux qui participent pour la première fois à la course aux côtés de participants étrangers provenant de 50 pays. Le parcours de 42.195 kilomètres mène les coureurs depuis le centre historique à travers la ville jusqu’aux camps de réfugiés Al Azza et Ayda. Le mur, The Wall. Les marathoniens entendent souvent par « le mur » la phase de la course après le 30èmekilomètre, lorsque les jambes se font toujours plus lourdes et les doutes plus persistants. Ici à Bethléem, le mur arrive déjà après seulement 3 kilomètres, il fait 8 mètres de haut, est couronné de miradors et décoré de Graffiti. A deux reprises le parcours longe ce mur de la honte. De nombreux policiers sont présents pour assurer l’ordre le long de ce parcours. Les platines des Djs font résonner des mélodies occidentales. Aux postes de ravitaillement, on rencontre parfois quelques garçons un peu perdus avec des drapeaux palestiniens.

Trommeln zum Auftakt des Marathons
Des tambours pour l’ouverture du marathon ©Marcus/EAPPI/2015

Et déjà pour certains, bientôt pour d’autres, la ligne d’arrivée est à portée de vue. De la pure endorphine. « Le dernier kilomètre a été fort en émotions pour moi », raconte la Finlandaise Kati Jääskeläinen. Il y a trois ans, elle était accompagnatrice œcuménique dans le cadre du programme EAPPI à Bethléem. Elle a fait le voyage exprès pour le Freedom-Marathon : « J’ai eu vraiment de la chance de pouvoir courir avec tant de gens d’ici et de femmes. En chemin, j’ai partagé une bouteille d’eau avec un jeune Palestinien. Cela m’a donné le sentiment que nous étions en route vers le même but. »

A midi, nous reprenons le taxi collectif pour retourner dans la capitale disputée. On repasse par le Checkpoint 300, où l’on doit déposer tous les objets en métal avant le contrôle de sécurité. Ma montre suisse s’y perd. Si elle pouvait seulement rendre à un Palestinien ou un Israélien le temps gaspillé en vain et pour tout sauf pour la paix pendant les 50 dernières années.

Marcus, Bethléem, 1er avril 2015

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s