Le village qui n’a pas le droit d’en être un depuis 30 ans

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Susiya dans les South Hebron Hills: un mélange coloré de tentes, réservoirs d’eau et panneaux solaires ©Marcus/EAPPI/2015

L’histoire de Susiya dans les collines du Sud d’Hébron (South Hebron Hills)

Pour être exact, c’est l’histoire de deux villages qui portent tous deux le même nom. Situé dans les territoires occupés des collines du Sud d’Hébron,  Susiya est à la fois le nom d’un village palestinien établi en 1830, mais aussi d’une colonie israélienne établie en 1983.

L'élevage de moutons et l'agriculture sont les bases de la survie des populations vivants dans les douces collines du sud
L’élevage de moutons et l’agriculture sont les bases de la survie des populations vivants dans les collines du Sud ©Marcus/EAPPI/2015

L’histoire commence ainsi:

En 1982, l’armée israélienne entrait au Liban. Dans un petit village du sud de la Palestine, Nasser Nawaja vient au monde. Septième enfant de sa mère, il restera toujours son fils favori. La famille vit depuis des générations d’agriculture et de l’élevage de moutons sur cette terre aride.

En 1986, l’armée israélienne chasse les Nawajas de leur petit village. Les déplacés s’installent un kilomètre plus loin à peine, sur leurs propres pâturages. C’est là qu’Abed, le petit frère de Nasser, vient au monde. Pendant près de trente ans, les habitantes et habitants du village sont harcelés par les colons israéliens et l’armée israélienne. Un jour, c’est le puits qui est empoisonné. Une autre fois, un tracteur est confisqué. Des oliviers fraîchement plantés sont arrachés durant la nuit. Et ainsi de suite.

Fouilles archéologiques sous un toit visible loin à la ronde.
Fouilles archéologiques sous un toit visible loin à la ronde ©Marcus/EAPPI/2015

En 2013, le village de Susiya (le village palestinien) reçoit l’ordre de destruction de la part de l’autorité occupante. Dans le village de Susiya (le village juif), les archéologues ont découvert les restes d’une antique synagogue. La visite de ce site historique  est un revenu pour les habitant-e-s de la colonie juive voisine (prix d’entrée par personne: 21 shekels).

En 2015, la Cour suprême d’Israël lève les derniers obstacles: Susiya est aujourd’hui menacée d’être totalement rasée: maisons, tentes, étables, puits, installations solaires.

Susiya est situé entre l'antique synagogue et la colonie (violet). © ochaopt.org
Susiya est situé entre l’antique synagogue et la colonie (violet) © ochaopt.org

Susiya est en effet situé dans la zone administrative C des territoires occupés, zone définie dans le cadre des Accords d’Oslo en 1993. En zone C, l’administration israélienne prend toutes les décisions, qu’elles soient militaires ou administratives.

On propose aujourd’hui aux 340 femmes, hommes et enfants d’être déplacés dans la Zone A (sous contrôle de l’Autorité Palestinienne), dans la proche ville de Yatta. Ce déplacement ne se comprend qu’en regard de la stratégie de dépossession des terres: l’autorité d’occupation pourrait ainsi libérer les terres entre la colonie et le site archéologique. Cette grande langue de terre pourrait ensuite être occupée par Israël pour le développement de la colonie. Le militant israélien pour la paix David Shulman soupçonne dans une lettre ouverte The Villages Group:

« Peut-être que les colons et leurs alliés voient un signe encourageant dans les récentes élections parlementaires israéliennes; nous voyons aujourd’hui le début d’un déplacement de population encore plus fort et moins inhibé ce qui est en fait la réelle ou même la seule raison d’être de l’occupation“

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Abed Nawaja (à droite.) et un EA expliquent à un groupe de visiteurs la topographie de la colonie qui encercle Susiya ©N. Rivera/EAPPI

Aujourd’hui, Susya ne ressemble pourtant même pas à un village: quelques grandes tentes sur un sol en terre aplani, avec un petit renforcement le long des pans des tentes. Dans la zone C, il est extrêmement rare qu’une autorisation de construire soit délivrée pour une maison en dur. Au cours des trente dernières années, Susiya n’en a reçu aucune. Les habitantes et habitants dorment sur des matelas à même le sol, le dernier né est couché dans une antique balance. On cuisine juste à côté derrière un pan de tente. La majorité de la population ne possède pas d’infrastructure et vit dans une extrême pauvreté.

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Nasser Nawaja (à g.) montre les citernes à un consul des USA (à d.) ©EAPPI/2015

Toutes les routes alentours sont en terre, l’eau courante et l’électricité ne sont disponibles que dans la colonie voisine, illégale du point de vue du droit international. Les toilettes portent un autocollant d’une organisation de l’UE, de même que les panneaux solaires. Le soutien européen a pendant longtemps offert une protection au village. Des représentant-e-s de l’Union Européenne ont de manière récurrente rappelé qu’une destruction du village était contraire au droit international.

Les avocats de Susiya ont tenté de temporiser le plus longtemps possible afin de repousser une décision définitive du tribunal. La Cour suprême a aujourd’hui mis un terme à la procédure: le 5 mai 2015, elle a autorisé l’autorité israélienne à détruire le village, avant même que le tribunal ne se prononce sur un recours qui vise à l’annulation du masterplan d’aménagement du territoire. C’est le juge Noam Sohlberg, lui-même habitant d’une colonie, qui a prononcé le verdict. Officiellement, rien ne se fait sans décision légale: le semblant de légalité est ainsi assuré. Or dans la majorité des cas, les décisions judiciaires sont prises dans l’intérêt des stratégies des colons.

Un moral à toute épreuve. La lutte pour conserver le village de Susiya se poursuit. © P. Moore / EAPPI
Un moral à toute épreuve. La lutte pour conserver le village de Susiya se poursuit ©P. Moore/EAPPI

Panique à Susiya. Nasser Nawaja, entre temps père de trois enfants qui grandissent dans le village, est le porte-parole de son clan et des autres familles. Activiste parmi les plus connus de la région, il parle couramment hébreu et entretient d’excellents contacts avec des organisations israéliennes de défense des droits de l’Homme telles que  Rabbis for Human Rights, Tayyush, The Villages Group. Et également avec EAPPI. Le programme d’accompagnement oecuménique assure une présence protectrice depuis plusieurs années dans la région. Nous apprécions Nasser, un homme particulièrement sympathique. Depuis longtemps, il s’engage pour défendre les gens de son village. Aujourd’hui, c’est lui qui organise l’appui international devant permettre au village de continuer à résister et à défendre ses droits.

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Fatma, la soeur de Nasser (devant) représente les intérêts des femmes de la communauté ©L. Loennkvist/EAPPI

Depuis quelques semaines, les accompagnateurs-trices oecuméniques passent à tour de rôle leurs nuits à Susiya. Samedi, une grande manifestation est prévue pour sauver Susiya. La foule quitte le village palestinien en suivant la route ou à travers les collines en direction du site archéologique. Les Palestinien-ne-s n’ont pas l’autorisation d’entrer sur le site (voir le lien vers le film „Susiya“ plus bas). Aujourd’hui, la région rayonne des couleurs nationales noir-vert-rouge-blanc. Pas pour longtemps: des véhicules militaires s’approchent. Parmi eux un véhicule avec des lances à eau qui utilise des eaux usées (une spécialité de l’armée israélienne). Les manifestants se retirent. Pas une seule pierre n’est lancée.

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La matriarche Zahira Nawaja sur un flyer de Rabbis for Human Rights ©Rabbis for Human Rights/2014

C’est ainsi que nous avons connu les habitant-e-s de Susiya depuis notre première visite au mois de mars. Nous accompagnions alors régulièrement l’un des quatre bergers sur les pâturages. Grâce à cette présence protectrice, le berger et son troupeau pouvaient s’aventurer jusqu’aux limites des pâturages palestiniens.

"SUSYA 4 EVER”: trente ans de résistance
« SUSYA 4 EVER”: trente ans de résistance ©Marcus/EAPPI/2015

Si un mouton s’approche trop de la route qui longe les vignes de la colonie, tout se passe généralement très rapidement. Une jeep de l’armée israélienne arrive, trois soldats sautent du véhicule avec leurs armes et exigent que les bergers fassent marche arrière. Tant que la distance de sécurité est respectée, la situation ne dégénère généralement pas.

Mais cette situation « paisible », semble aujourd’hui définitivement révolue.

Marcus, Susiya, 20 mai 2015

Agissez !

avec B’stelem: http://www.btselem.org/savesusiya/english/

Pétition « Sauvez Susiya! » : https://secure.avaaz.org/en/petition/Save_My_Village/?sSKmjib

Liens:

Vidéo de la manifestation du 16 mai 2015 à Susiya: http://tuwaniresiste.operazionecolomba.it/video-demonstration-in-susiya-on-may-16-2015/

Pour en savoir plus sur la situation: http://rhr.org.il/eng/wp-content/uploads/Legal-Summery-2.pdf

Muhammad Nawaja visite pour la première fois sa maison après 25 ans: https://www.youtube.com/watch?v=4pha0K9QmJgDemofotos

 

 

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