De l’usage politique de l’archéologie en Israël

Protestinfo – Chroniques – 18 juin 2015

Protestinfo donne régulièrement carte blanche à des personnalités réformées. Muriel Schmid (Christian Peacemaker Team) et Emilie Converset (Programme d’accompagnement œcuménique en Palestine et Israël – EAPPI) ouvrent une réflexion sur les enjeux autour de l’archéologie biblique.

Comme le rappelait le Professeur Thomas Römer dans un récent article consacré à la reconnaissance de son travail biblique par l’Université de Tel-Aviv, «l’archéologie nécessite un travail d’interprétation». Or cette interprétation, dans le contexte extrêmement complexe du conflit israélo-palestinien, court le risque de dépendre des objectifs politiques du gouvernement qui la finance.

Depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, le discours historique et identitaire d’Israël met en avant la présence du peuple israélite en Judée et Samarie bien avant celle d’autres peuples, qui seraient, eux, arrivés ultérieurement. Certaines écoles d’archéologie se sont ainsi attelées à fouiller la terre afin de redécouvrir ces vestiges de l’époque biblique, une tâche somme toute légitime du travail archéologique. Dans le contexte d’occupation actuel, l’archéologie se voit parfois cependant instrumentalisée par le politique afin de justifier non seulement la présence historique du peuple juif en terre sainte, mais bien davantage l’occupation de la Cisjordanie, considérée par une partie des Israéliens comme appartenant au Grand Israël, Eretz Israel. Au-delà des vestiges bibliques, les fouilles archéologiques sont alors menées dans l’intention d’acquérir des terres convoitées.

Photo: Très ancienne synagogue transformée ultérieurement en mosquée à Susya.  ©qantara.de
Très ancienne synagogue transformée ultérieurement en mosquée à Susya ©qantara.de

A Susya, par exemple, petit village palestinien situé dans les collines du sud d’Hébron (Cisjordanie), les ordres de démolition des installations électriques et d’amenée d’eau du village sont justifiés par l’intérêt archéologique de la région.

En 1986, suite à la découverte de vestiges d’une ancienne synagogue, le site a été déclaré parc national et la population du village a été déplacée. En mars 2015, le gouvernement israélien a demandé à la Haute Cour de justice la permission de démolir le village afin de poursuivre le travail archéologique. Si l’explication des fouilles archéologiques est fondée, le déplacement du village ouvre en fait l’espace qui pourra à terme permettre de faire se rejoindre deux colonies israéliennes, situées illégalement dans les territoires occupés. Si ces pratiques (déplacement de la population locale, limitation d’accès, etc.) sont contraires au droit international, elles sont aussi contraires aux principes archéologiques internationaux qui autorisent la population occupée à administrer elle-même les sites archéologiques sur son territoire.

On observe un processus similaire dans le reste de la Cisjordanie. A Jérusalem Est, par exemple, des tunnels d’excavation sont actuellement construits sous des maisons palestiniennes et menacent leurs fondations. Les fouilles à proximité des sites historiques de l’Esplanade des mosquées et du Mur des Lamentations sont menées par The Ir David Foundation (Elad), un groupe de colons israéliens radical. Ces fouilles sont considérées par l’organisation israélienne Emek Shavev* comme «un acte politique dangereux susceptible d’intensifier les tensions internationales et interreligieuses dans la zone». Elles sont dénoncées actuellement dans une pétition remise à la Cour Suprême de Justice d’Israël le 13 avril 2015. Pour sa part, la baronne Anelay de St John’s, ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement britannique, exprimait récemment sa préoccupation face à la collaboration entre l’Agence Israélienne des Antiquités et ce groupe de colons idéologiques dans The Independent du 23 mars 2015.

L’archéologie n’est pas remise en cause en tant que telle, son usage politique révèle par contre les ambiguïtés de son statut en zones de conflit et de lutte pour l’acquisition de territoires. L’organisation israélienne Emek Shavev, qui bénéficie notamment du soutien de la Suisse, affirme que l’archéologie a un rôle à jouer dans la société israélienne et dans le conflit israélo-palestinien: «Nous croyons que l’archéologie peut et devrait promouvoir l’entente et non pas le conflit. L’archéologie peut faire avancer la paix», argue-t-elle sur son site, pour autant que les héritages historiques et culturels de tous les groupes de la population soient respectés de manière équitable. Les projets archéologiques doivent respecter le droit international et les principes éthiques internationalement reconnus. Ceci signifie notamment que les vestiges de l’époque biblique ne doivent pas primer sur ceux d’autres époques, que toutes les découvertes doivent être publiées (la découverte de vestiges de l’époque byzantine est parfois tue ou moins communiquée publiquement) et que les sites ne doivent pas être administrés par des organisations de colons radicaux.

L’archéologie nécessite un travail inévitable d’interprétation, et dans un contexte aussi tendu que celui de l’occupation de la Cisjordanie, il paraît nécessaire de se poser la question des objectifs de certains projets archéologiques et de l’usage politique qui peut en être fait. Cette tâche est essentielle pour les chrétiens et croyants engagés dans ce travail.

Muriel Schmid (Christian Peacemaker Team) et Emilie Converset (EAPPI), Genève, 18 juin 2015

* L’organisation Emek Shavev est une organisation d’archéologues et d’activistes qui s’intéresse au rôle de l’archéologie dans la société israélienne et dans le conflit israélo-palestinien. Le 11 février 2015, Emek Shavev a coorganisé une conférence «Whom does archeology serves?» avec notamment la présence du professeur Greenberg de l’Université de Tel Aviv.

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