Aller-retour en Suisse

Après près de trois mois en terres palestiniennes, j’ai repris l’avion pour un court séjour en Suisse. Plusieurs sentiments s’entrechoquaient en moi, mais c’est certainement la joie de retrouver mes proches qui prédominait. La tristesse de quitter le Proche-Orient n’était guère de la partie dans la mesure où mon retour en Suisse n’était que temporaire.

J’avais entendu durant mon séjour de nombreux récits de fouilles et de longs questionnements lors de la sortie du pays. Cette perspective ne me réjouissait pas et j’ai passé le trajet dans le minibus qui m’amenait à l’aéroport à me mettre dans la peau d’un touriste venu profiter des charmes de Tel Aviv.

Me demanderont-ils ce que j’ai visité? Fouilleront-ils scrupuleusement mes bagages? Vais-je manquer mon avion? Il est difficile de vraiment comprendre comment cette attitude tellement suspicieuse et défensive a pu s’installer. Mais force est de constater qu’elle est contagieuse. A mon grand soulagement, les contrôles de sécurité ne furent que formalités.

Un regard neuf sur la Suisse

La chaleur de l’accueil de mes proches contrastait avec la météo exécrable qui m’attendait en Suisse. Le trajet jusqu’à mon appartement m’a fait réaliser à quel point la Suisse est verte, emplie de nature et, surtout, calme et paisible.

Ce premier jour a été le plus éprouvant psychologiquement. Après trois mois passés dans une région, et plus particulièrement dans une ville, où les contrôles sont omniprésents, ce brusque retour à la réalité helvétique m’a paru presque anormal. Aucun checkpoint, soldat ou tour d’observation en vue. Durant les heures qui ont suivi mon arrivée, j’ai été pris de panique à plusieurs reprises car mon passeport avait déserté mes poches. Ce passeport si nécessaire à Hébron, maintes fois réclamé et scrupuleusement analysé par les forces de l’ordre israéliennes. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je me suis aussi surpris à guetter les toits à la recherche de soldats observant les faits et gestes de la population. Hébron avait laissé de nombreuses traces dans mon subconscient.

La nuit qui a suivi a également été agitée. C’est avec le cœur lourd que j’ai tenté de m’endormir mais les Palestinien-ne-s qui ont accompagné mon séjour sont venus hanter mon sommeil. Pourquoi ai-je la chance de pouvoir revenir ici alors qu’ils n’ont pas même le droit de se rendre à Jérusalem ? Pourquoi une telle injustice est-elle encore tolérée au 21ème siècle ?

Le retour à la vie normale a toutefois rapidement repris. J’ai revu la majorité de mes proches avec lesquels j’ai eu de longues conversations sur mon expérience. Mais comment expliquer cette occupation alors que celle-ci est totalement absente du débat public et souvent ignorée par les manuels scolaires? Nombreux ont été surpris et loin d’imaginer l’horreur du quotidien des Palestinien-ne-s. Les réactions se sont souvent terminées par un fustigeant : Mais pourquoi? Effectivement, pourquoi quarante soldats de l’armée israélienne entrent au milieu de la nuit dans la maison d’une famille de réfugiés en criant le nom d’un enfant de 14 ans, accusé par l’un de ses camarades d’avoir jeté des pierres sur des voitures israéliennes? Pourquoi passe-t-il ensuite plusieurs jours en prison? Pourquoi certaines rues d’Hébron sont interdites aux Palestinien-ne-s et rappellent ainsi fortement le système de l’apartheid? Pourquoi des enfants plantant des arbres près d’une école se font attaquer par des colons israéliens? Pourquoi un enfant de cinq ans doit-il passer par un immense checkpoint, ouvrir son sac à dos devant deux à cinq militaires israéliens lourdement armés afin de se rendre à l’école? Tant de questions sur l’occupation difficiles à répondre.

Un nouveau départ

Une semaine seulement après avoir regagné mon pays, je suis reparti en Palestine. A nouveau l’inquiétude de repasser la frontière et de devoir se soumettre à d’interminables interrogatoires. Mon retour n’a pas été de tout repos: après avoir embarqué dans le bus qui devait nous mener à l’avion, les membres de la sécurité se sont rendus compte que nous n’avions pas été contrôlés par le service spécial chargé de vérifier les éventuelles traces d’explosifs sur nos mains. Cet oubli nous a coûté cinq heures de retard.

C’est habillé d’un short et d’un t-shirt rose, bagues aux doigts et montre « fashion » au poignet que je me suis avancé vers les contrôles des passeports, espérant obtenir un nouveau visa de trois mois. Épuisé par ce retard, je n’espérais qu’une chose : entrer en Israël sans histoires et partir en direction de Jérusalem-Est pour me reposer avant de regagner la Palestine. Préparé à devoir répondre à toutes sortes de questions dans une salle fermée, j’ai failli tomber des nues lorsque la personne en charge des visas ne me posa que trois questions avant de me tendre mon visa, vingt secondes plus tard.

Le village de ©Sandra/EAPPI/2015
Le village de Yanoun ©Sandra/EAPPI/2015

Après une semaine étonnante en Suisse, me voilà de retour en Palestine pour un mois et demi sous l’occupation. Je retrouve mes réflexes d’observateur. Je n’ai pas rejoint Hébron, mais le petit village de Yanoun dans le nord de la Cisjordanie au sein d’une nouvelle équipe.

Mathieu, Yanoun, 30 juin 2015

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