Susiya, le petit village qui défie Israël

Je suis de retour en Palestine depuis quelques jours, sur demande d’EAPPI et de Peace Watch Switzerland. Je fais partie d’une équipe qui assure une présence constante dans le village de Susiya, qui risque d’être démoli. Susiya est une petite communauté de bergers et d’agriculteurs, soit environ 350 personnes établies dans les collines du Sud d’Hébron.

Actuellement, un réel danger plane sur la communauté. Toutes les habitations de Susiya ainsi que 42 structures, parmi lesquelles l’école du village, le centre culturel, le cabinet médical et les panneaux solaires financés par des agences de coopération Internationale, risquent d’être démolies. Le 4 mai 2015, après une bataille qui a traîné sur plusieurs années, la Cour suprême d’Israël a donné à l’armée et à l’Administration civile (l’organisme israélien qui gère la zone C de Cisjordanie, soit le 60% du territoire) l’autorisation de détruire le village.

L’histoire de Susiya est celle d’un peuple qui, depuis au moins deux siècles, habite les collines situées au Sud d’Hébron et qui, depuis des années, assiste de manière impuissante à l’occupation et à la confiscation de ses terres. Les problèmes pour la communauté débutent en 1983, lorsque, près de cet antique village palestinien, la petite colonie israélienne nommée Susiya s’installe (les colonies qui s’établissent près des villages palestiniens en prennent généralement le nom).

En 1983, une antique synagogue est découverte à l’intérieur du village palestinien; en 1986, la zone est classée « site archéologique » et les habitants sont contraints de s’en aller, leur présence étant considérée comme un risque pour le site. N’ayant pas d’autres options, les familles se déplacent sur un terrain à quelques centaines de mètres du vieux village, dans la vallée entre le site archéologique et le lieu où sont établis les colons iIsraéliens. Ils érigent des tentes et certaines familles vont s’installer dans les grottes.

Peu de temps après, un avant-poste israélien s’établit à l’endroit-même où était située Susiya à l’origine. Contrairement à l’ancien village palestinien, la présence des colons israéliens ne semble donc pas être considérée par l’administration comme un danger pour les ruines archéologiques.

En 2001, l’armée israélienne, dans sa tentative de chasser définitivement la population de Susiya, détruit les habitations, rend les puits d’eau inutilisables et endommage les cultures et les plantations d’oliviers. Mais les habitants ne cèdent pas; ils ne veulent pas renoncer à leur style de vie et abandonner leurs propres terres. Ils essaient donc de reconstruire le village en utilisant les voies de recours légales: ils présentent un plan d’aménagement avec le soutien de l’association « Rabbis for Human rights« , un groupe religieux qui affirme avec force que les démolitions effectuées par le gouvernement de Benyamin Netanyahou sont contraires au « droit international et à la tradition hébraïque ».

Avoir recours aux voies légales se révèle malheureusement totalement inutile; Susiya est située dans la zone C, entièrement sous contrôle israélien, et les demandes de construction sont refusées dans le 94% des cas. Les habitants de Susiya n’ont pas d’autre choix que de construire illégalement.

En 2014, l’association des Rabbins pour les droits de l’Homme présente un recours à la Haute Cour de justice, pour le compte du village de Susiya, contre la décision de rejeter le plan d’aménagement.

Le 4 mai 2015, le tribunal rejette cette demande, laissant ainsi le village entier exposé à une démolition imminente.

Dans le silence qui enveloppe Susiya (nous sommes en période de Ramadan, les habitants du village se reposent dans les tentes pendant la journée), j’observe la colonie israélienne d’en face et me demande quels attraits les colons peuvent trouver à ce lambeau de terre désolé, en permanence balayé par le vent, à la frontière avec le désert du Negev.

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En arrière plan, la colonie de Susiya ©Lorena/EAPPI/2015

Peut-être parce que dans ce cas-ci, les aides fiscales et les nombreuses facilités que le gouvernement d’Israël accorde aux colons ont été encore plus alléchantes que d’habitude. Peut-être aussi parce que l’intérêt d’Israël pour cette portion de terre est stratégique, puisque village et colonie se trouvent aux abords de la route 317, qui se situe le long de la ligne verte et qui divise la Cisjordanie du Sud d’Israël.

Et Israël est en train de créer, le long de la 317, un anneau de colonies pour annexer définitivement tout le Sud d’Hébron à son propre territoire.

Je passe la majeure partie de mon temps à Susiya, en cherchant à m’immerger dans le rythme lent du village. Les enfants sont toujours près de moi et je les observe jouer; ils grandissent dans le climat violent de l’occupation et cette violence se reflète dans leurs jeux, mais nous parvenons, heureusement, parfois à les faire rire avec peu.

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Les enfants de Susiya ©Lorena/EAPPI/2015

Le matin et en fin d’après-midi, nous faisons de longues excursions, avec les soldats qui suivent nos mouvements depuis la tour de contrôle de la colonie. Nous voulons marquer notre présence internationale pour montrer que les attaques et menaces ne passent pas inaperçues. Nous visitons les groupements de tentes plus isolées et prenons note des derniers incidents; un olivier endommagé par une incursion nocturne des colons, un ordre de démolition pour une maison située hors du périmètre de Susiya, et un Palestinien agressé physiquement.

La communauté internationale se mobilise pour sauver Susiya et, quasiment chaque jour, nous recevons des délégations qui apportent leur soutien à la communauté. Hier, nous avons aidé les femmes à préparer un souper en l’honneur d’Alastair McPhail, le consul général britannique à Jérusalem.

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En présence du consul général britannique Alastair McPhail ©Lorena/EAPPI/2015

Il a tenu un discours dont je vous rapporte un extrait: « la position du gouvernement britannique contre le déplacement de la communauté en zone C est claire. La démolition de propriété et l’expulsion de communautés entières de leurs villages causent de grandes souffrances aux Palestiniens et nuisent au processus de paix. Elles sont toutes, à part quelques rares exceptions, contraires au droit international humanitaire. C’est pour cela que nous soutenons la communauté de Susiya et espérons pouvoir fêter à nouveau le Ramadan l’an prochain, tous ensemble, dans le village ». (texte original en anglais)

Des petits groupes de pacifistes israéliens se rendent aussi sur les lieux. A l’un d’eux, j’ai demandé ce qui l’a poussé à venir ici, et il m’a répondu: « because the Israelis are losing their souls » (« parce que les Israéliens sont en train de perdre leur âme »). Sa réponse m’a interpellée, même si j’en viens à penser que les colons d’Hébron et des collines avoisinantes ont perdu leur âme il y a bien longtemps déjà.

Le soir, nous nous couchons tôt et, dans l’obscurité, nous discutons de ce qui pourrait arriver dans les prochaines semaines; l’espoir de tous est que la mobilisation de la communauté internationale réussisse à arrêter la démolition de Susiya. Et dans le pire des cas, l’armée israélienne arrivera avec les bulldozers.

Dans ce cas, ils fermeraient le périmètre autour du village et nous pourrions rester bloqués à l’intérieur et avoir la possibilité de documenter les opérations de démolition et aider les habitants à évacuer. Ou alors, nous serons les premiers à qui il sera demandé de quitter le village et il ne nous restera rien d’autre à faire que d’assister impuissants à la destruction du village.

Les autorités israéliennes ont dit aux Palestiniens qu’ils respecteront la période du Ramadan et qu’ils attendront avant de faire entrer les bulldozers mais, ici, peu les croient.

Il semblerait que l’armée israélienne ait l’habitude d’arriver aux premières lueurs.

Lorena, Susiya, 2 juillet 2015

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