Firing Zone 918: batailles juridiques…

EAPPI Placement 2015«La médiation entre les villages de Masafer Yatta et l’armée israélienne a échoué», nous explique Hamed Qawasmeh dans son 4×4 blanc marqué UN qui nous emmène vers Jinba au sud de la «Firing Zone 918». «Alors ils ont profité du laps de temps avant la reprise du processus juridique pour créer des faits irréversibles sur le terrain». Hamed, d’habitude très calme, semble habité d’une sourde colère. Il dirige le bureau local des Nations unies à Hebron, OHCHR oPt (Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights). Il nous a téléphoné très tôt, ce 2 février 2016, pour nous annoncer que des démolitions de tentes d’habitation et d’autres structures ont commencé à 5h du matin à Jinba et aux environs, et il nous a proposé de l’accompagner dans les villages concernés.

Ce qui se passe actuellement dans cette zone au sud d’Hébron est emblématique de ce qui se passe dans toute la Cisjordanie; nous essayons rapidement de nous remémorer les faits.

SHH map
Source: OCHA OPT

Les faits

En 1999, les habitants de Masafer Yatta, une zone d’environ 3.000 hectares, étaient informés par l’armée qu’ils habitaient illégalement dans une zone de tir. Des soldats ont déplacé de force 700 personnes y compris des femmes, des enfants et des personnes âgées, pour ensuite détruire leurs habitations et confisquer leur propriété. Pendant les années 2000 et 2001, beaucoup de familles sont retournées sur leurs terres et ont fait appel auprès de la Cour Suprême afin de pouvoir continuer à vivre dans leurs villages. La Cour leur a donné raison avec une injonction temporaire leur permettant de rentrer chez eux. Mais l’armée a interprété cette injonction le plus étroitement possible et permis seulement aux signataires de la pétition d’accéder à leurs villages, sans égard pour les liens familiaux très forts et très étendus de cette population. Une première médiation s’est terminée sans accord en 2005.

Pendant ce temps, sous le coup de multiples ordres de démolition, les résidents ont continué à exploiter leurs terres de manière traditionnelle; les familles se sont agrandies, des écoles ont été construites, les villages se sont étendus. Comme ils n’ont pas été autorisés à être connectés au réseau d’électricité, les villageois ont instalĺé des panneaux solaires, notamment pour les écoles. Malgré le fait que les enfants vont à l’école à longueur d’année, que champs et jardins sont cultivés en permanence, l’armée prétend que les habitants sont des résidents non-permanents. Pourquoi? Selon la loi militaire israélienne dans les territoires occupés, l’armée n’a pas le droit de déplacer des résidents permanents d’une zone de tir.

En 2013, les familles ont envoyé une nouvelle pétition à la Cour Suprême et de nouveau, ils ont obtenu la permission temporaire de rester chez eux, ainsi que l’interdiction de détruire leurs maisons, écoles et mosquées. Malgré ces décisions juridiques en leur faveur, les habitants de la zone 918 restent extrêmement vulnérables et exposés à la violence des colons et de l’armée. Car, étrangement, les colonies et outposts dans la zone sont tolérés: la zone 918 s’arrête juste aux limites de ceux-ci, qui deviennent des enclaves… C’est pourquoi les familles ont demandé une protection internationale à EAPPI, Operation Dove et d’autres organisations. Notre chauffeur a commenté cette situation avec une pointe d’humour: «Ils sont vraiment gentils, les Israéliens, de se préoccuper autant de notre sécurité, mais ils ne sont pas très gentils avec leur propre population! Ils la laissent habiter dans cette zone si dangereuse!»

La bataille juridique continue avec une 3e pétition déposée en janvier 2013 par l’Association for Civil Rights in Israel (ACRI) au nom des 108 chefs des plus grandes familles résidant à Masafer Yatta. Cette pétition vise à en finir avec la menace d’expulsion des 1.000 Palestiniens vivant dans huit villages de la zone 918. La Cour a accédé aux demandes de la pétition, interdisant à l’armée de détruire les habitations et de déplacer la population de force en attendant une décision finale. Quelques mois plus tard, la Cour a nommé un médiateur afin que les deux parties arrivent à un accord. C’est cette dernière médiation qui vient de se terminer avec un échec.

JinbaVioleta santos Moura
Intérieur d’une grotte d’habitation à Jinba.
Ces grottes ancestrales servent désormais d’abris de fortune aux
communautés frappées par les démolitions ©Violeta Santos Moura / http://www.violetamoura.eu

Que dit la loi internationale?

Israël prétend que depuis la guerre du Liban en 2006, son armée a besoin de plus de zones de tir, telle la zone 918. Toutefois, cette nécessité n’est pas en relation directe avec l’occupation, puisqu’elle se réfère à l’entraînement des forces armées en général; ce qui, selon la loi internationale, n’est pas une ‘nécessité militaire’. Cela signifie que les mesures d’éviction et de démolition concernant les huit villages sont illégales. Elles représentent une violation de la IVe Convention de Genève.

Mais même si une zone de tir est établie pour les entraînements militaires, toute expropriation ou restriction de mouvement des populations sont interdites selon l’article 46 de la Convention de La Haye, qui établit le respect de la propriété privée et l’interdiction de confiscation y compris dans les zones de tir. Dans ces conditions, la destruction des villages prévue par Israël afin d’établir la zone 918 constituerait une violation grave de l’Article 53 de la IVe Convention de Genève.

Concernant l’interdiction de déplacer des population de force, la loi humanitaire internationale ne fait pas de différence entre résidents permanents et non-permanents (comme le fait Israël). Donc, le déplacement forcé des villageois (que ce soit pour établir une zone d’entraînement militaire ou pour une prétendue absence de permis de construire) est une violation de l’Article 49 de la IVe Convention de Genève.

(Source: Association for Civil Rights in Israel, ACRI)

En route

Nous roulons vers Susiya située en marge de la zone 918 où un groupe d’activistes de B’Tselem, de journalistes et de photographes doit nous rejoindre. Arrivés sur la piste qui mène directement à Jinba, nous tombons sur quatre soldats israéliens. Ils contrôlent les documents des passagers du premier véhicule, téléphonent à leur officier supérieur et restent intraitables: nous sommes refoulés. Nous devons rebrousser chemin et prendre une autre route. Hamed conduit rapidement sur les pistes généreusement garnies de rochers et de trous, pendant que nous nous accrochons vaillamment et tentons un début de conversation avec la journaliste française qui nous a rejoints dans le 4×4.

Arrivée à Jinba

Vers midi, nous arrivons à Jinba que l’armée israélienne vient de déserter. La scène de destruction qui s’offre à nos yeux nous laisse sans voix. Nous descendons de voiture et regardons autour de nous, ahuris. Des débris de maisons et de tentes, des meubles brinquebalants, des objets de cuisine, de la literie sont éparpillés un peu partout. Des Palestiniens hébétés et choqués regardent ce qui reste de leur maison, tournent autour, certains s’affairent, essayent de récupérer, de mettre à l’abri dans les grottes ce qui craint l’humidité… car les nuages s’amoncellent, menaçants.

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Photos: ©Veronika/EAPPI/2016

Une heure plus tard, les journalistes échangent entre eux les données que nous glanons au passage: plus d’une quinzaine de structures détruites (tentes d’habitation et de cuisine, WCs), panneaux solaires confisqués… dont un certain nombre sont des dons d’agences internationales ou de l’Union européenne. Rien qu’à Jinba, plus de 60 adultes touchés et au moins une trentaine d’enfants (la moitié de la population de Masafer Yatta a moins de 16 ans). Les chiffres pour Halaweh et les autres hameaux s’ajoutent à ceux-ci…

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Jinba©Veronika/EAPPI/2016

Mais le drapeau palestinien flotte dans l’air et de jeunes hommes s’affairent à monter les premières tentes de secours du Croissant rouge arrivées par tracteur. Nous songeons à ce qu’un jeune habitant d’Hébron nous a confié il y a quelques jours à peine: «Il n’est pas facile de partir chercher une meilleure vie ailleurs; pour beaucoup parmi nous, c’est impossible, car nous appartenons à ce pays. C’est quelque chose que les Israéliens ne comprendront jamais. Nous n’allons jamais nous résigner, ce mot n’existe pas dans notre langue!»

Pour plus d’informations:

https://cptpalestine.wordpress.com/firing-zone-918-history/

http://www.btselem.org/south_hebron_hills/firing_zone_918

http://tuwaniresiste.operazionecolomba.it/update-israeli-army-demolished-24-houses-in-jinba-and-halaweh-palestinian-villages/

https://www.youtube.com/watch?v=8nyo3iXcJkw (film pris pendant les démolitions)

http://www.haaretz.com/israel-news/.premium-1.701059

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