Vivre à proximité d’une colonie

Quand Abu Jabari a voulu faire paître ses chèvres et ses moutons samedi matin, 5 mars 2016, des soldats sont arrivés et ont menacé de tirer sur les bêtes s’il ne quittait pas immédiatement les lieux. Le berger leur a répondu que ces terres lui appartenaient puis, il a sifflé son troupeau pour l’emmener brouter plus loin.

Depuis 2001, la famille Jabari mène un combat juridique afin de récupérer ses terres usurpées par les colons. Leur propriété se trouve à « Wadi al Husein », une vallée cultivée par des familles palestiniennes se situant proche du centre ville historique d’Hébron. Deux colonies israéliennes, Kyriat Arba et Givat Ha’avot surplombent la vallée.

Map Hebron
Carte de l’UNOCHA, Atlas 2015.

La propriété des Jabari, large d’environ 300 mètres, se trouve entre les deux colonies. Afin de pouvoir se rendre de l’une à l’autre, les colons y ont construit un chemin.  Au milieu de celui-ci,  ils ont planté une grande tente-synagogue blanche. Malgré le statut illégal de cette tente, elle est continuellement gardée par cinq ou six soldats.

Terres des Jabari, et synagogue-tente illégale©A.Kaiser:EAPPI:2016
Chemin à travers la propriété Jabari et tente-synagogue©EAPPI/2016

Pour la famille Jabari, les problèmes ont commencé après la deuxième intifada en 2000. Les colons ont tenté de convaincre Abu Jabari de vendre ses terres, dont sa famille est propriétaire depuis plusieurs générations. Suite à son refus, les menaces ont commencé; d’abord verbales, puis physiques. Ayat, la fille de la famille, nous raconte comment l’un de ses petits frères à été poignardé dans le ventre, comment un autre frère a reçu des coups et comment son père a été poussé d’un rocher, chute qui lui a brisé l’épaule. Nous sommes témoins des insultes quotidiennes que reçoivent les membres Jabari, et avons également assisté à plusieurs reprises à des jets de pierres à leur encontre.

Tente-synagogue construite illégalement et colons©A.Kaiser:EAPPI:2016
La tente-synagogue. Au fond la colonie Givat Ha’avot©EAPPI/2016

Depuis 2008, quatre ordres d’évacuation de la tente-synagogue ont été prononcés par la Cour suprême israélienne, mais après chaque démolition (par les soldats israéliens), les colons ont reconstruit la tente (sous la protection de ces mêmes soldats). Ayat nous explique que les colons désirent ardemment cette terre car elle leur permettrait à la fois de connecter les différentes colonies entre elles et d’obtenir un accès privilégié au centre ville.
L’histoire de la famille Jabari est tristement représentative de la situation de nombreuses familles palestiniennes d’Hébron vivant proche de colonies israéliennes. Ces colonies
sont majoritairement établies par des communautés de civils sur des terres palestiniennes occupées par Israël depuis la guerre des six jours en 1967. Selon le droit international ces colonies sont illégales. Ainsi, l’article 49 alinéa 6 de la Quatrième Convention de Genève, dont Israël est signataire, stipule que: « La Puissance occupante ne pourra procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa population civile dans le territoire occupé par elle»[1].
Hebron est l’unique ville palestinienne (sans considérer Jérusalem) où des colonies sont implantées dans le centre même de la cité. Entre 500 et 800 colons vivent dans la partie H2 de la ville, c’est a dire dans la zone sous contrôle israélien[2]. Certaines de ces colonies – de loin pas toutes – sont considérées comme légales par le gouvernement israélien (mais aucune par le droit international).

Contrôle de deux palestiniens qui veulent traverser la route devant une colonie. Les enfants de colons regardent©A.Kaiser:EAPPI:2016
Les enfants de colons observent le contrôle de deux EAPPI/2016

Le quotidien des Palestiniens et Palestiniennes vivant proche de ces colonies est extrêmement compliqué. Qu’il s’agisse de l’accès à l’eau, à l’éducation, au travail, au culte ou aux services sanitaires, toute tentative de combler leurs besoins élémentaires est entravée par les colons et les soldats. De nombreuses rues sont fermées aux véhicules palestiniens, y compris aux ambulances; seuls les piétons y sont autorisés, à condition de traverser parfois plusieurs check points pour se rendre d’une rue à l’autre. Toute provision alimentaire ou matériel de construction doit donc être apporté à pied, et ce parfois sur plusieurs kilomètres. Les urgences médicales ne sont pas prises en considération. Les enfants ainsi que les professeurs doivent passer par plusieurs check points pour se rendre à l’école ou au jardin d’enfants.

Cette situation est justifiée par le gouvernement israélien par la nécessité de protéger les colons. Pour lui, il s’agit à la fois de sécurité et de prévention. Un matin, alors que nous accompagnions les tout-petits au jardin d’enfants, des soldats se sont mis à leur crier dessus pour ensuite nous expliquer: « Si nous ne leur faisons pas peur maintenant, ils nous attaqueront au couteau une fois ».
Vivre à proximité d’une colonie israélienne a un impact énorme sur le quotidien des Palestiniens et Palestiniennes; cela les empêche de vivre une vie normale et affecte tout particulièrement le développement des enfants. Richard Falk, Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, a souligné à plusieurs reprises les conséquences dramatiques de la présence des colons dans la partie H2 de la ville.

« Hebron embodies all the worst features of apartheid, colonialism and oppression that are to be found throughout Occupied Palestine »(R. Falke)

Durant la nuit de mardi à mercredi – 8 et 9 mars 2016 – la tente-synagogue a été détruite une cinquième fois par des soldats israéliens, sur ordre de la Cour suprême. Durant toute la journée du vendredi qui a suivi, des colons en colère et sous protection militaire se sont activés pour la reconstruire. Les jours suivants, Abu Jabari n’a pas pu sortir son troupeau, et les enfants ne sont pas allés à l’école. Partout dans la ville,  la tension est palpable. On retient son souffle, et on lit avec appréhension les dernières nouvelles, comme ce sms que je viens de recevoir: « A l’entrée de la colonie Kyriat Arba, trois Palestiniens ont été tués par des soldats israéliens».

EAPPI Hébron

 

Bibliographie :

Nation Unies Droits de l’Homme. Hebron: Israeli settlers must be stopped from taking over Al-Rajabi House – UN Special Rapporteur -. Dernière consultation : 14.03.16 sur ://www.ohchr.org/FR/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=14512&LangID=E

FALKE,R. (2014) Report of the Special Rapporteur on the situation of human rights in the Palestinian territories occupied since 1967. United Nations, General Assembly

Notes de bas de page :

[1] Quatrième Convention de Genève, art. 49, p. 6.

[2] Pour plus de détails sur le partage de la ville (h1 et h2) se référer à l’article « Dans les coulisses d’Hébron » : https://enrouteaveceappi.wordpress.com/category/hebron/

 

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