Travail syndical sous occupation – rencontre avec des syndicalistes du secteur public

Aujourd’hui, mes collègues EAs Gordon et Dag se rendent à Naplouse ; ils bravent cette pluie battante qui est une specialité de la Palestine hivernale pour un rendez-vous exceptionnel avec des responsables de syndicats des services publics, afin de se faire une idée du travail syndical dans les conditions tout à fait particulières de l’occupation israélienne.

Naplouse est d’orgine romaine, mais elle a été marquée par la conquête arabe, les croisés, les Mamelouks, les Ottomans et les Britanniques. L’histoire récente est mouvementée: depuis la partition de la Palestine en 1947, elle fait partie de la Cisjordanie. Après la Guerre des Six Jours elle est tombée sous administration israélienne, et de nombreuses colonies juives ont été fondées autour de la ville. Mais les Accords d’Oslo ont finalement attribué la ville à l’administration palestinienne en décembre 1995.

Ville industrielle, Naplouse est bouillonnante d’activités. Il y a six hôpitaux, 200.000 étudiants à l’université et quatre camps de réfugiés. La ville est entourée de 12 colonies israéliennes et de 18 outposts avec toutes les mesures de securité qui caractérisent une telle configuration.

Les 400.000 habitants de Naplouse essayent de survivre et de travailler du mieux qu’ils peuvent. Et qui dit travailler dit aussi s’organiser syndicalement, car dans toute société démocratique, les citoyens ont le droit de se réunir librement pour développer une action collective (OIT, Normes du travail).

Mais laissons la parole à Gordon et Dag:

Justement, pendant nos deux premiers mois en tant que EAs, nous avons déjà eu un aperçu des difficultés des habitants dans ce territoire occupé: exercer le droit à la liberté syndicale, exercer sa religion, accéder à l’éducation, à l’eau, à l’électricité et aux services publics les plus élémentaires… rien n’est facile  ! Grâce à Anan Qadri, Secrétaire générale du syndicat palestinien des travailleurs de la santé, nous avons pu discuter avec un groupe de leaders du mouvement syndical palestinien représentant les travailleurs des services publics, la santé et le transport; la plupart de leurs organisations sont affiliées à l’Internationale des Services publics.

Déjà l’emplacement des bureaux de la Fédération des syndicats palestiniens à Naplouse pose question: les statuts de la Fédération précisent que le siège est supposé être à Jérusalem, mais ceci est impossible dans la situation politique actuelle: Israël fait tout pour diviser l’unité territoriale et politique de la Palestine. Mais la politique israélienne n’a pas besoin de viser spécialement le mouvement syndical, car la société palestinienne dans son ensemble est affectée à chaque niveau par les effets déstabilisateurs de l’occupation.

Comment rester en contact avec les membres de la base? C’est un des défis majeurs que les syndicalistes ont à affronter tous les jours. Vivre sous occupation signifie vivre dans un « état d’urgence permanent» : routes bloquées, checkpoints, contrôles d’identité, refus de passage ou de permis de travail font partie de la panoplie de mesures qui minent sournoisement toute tentative de planification personnelle, professionnelle ou syndicale. Cela crée un sentiment de frustration et de colère qui génère de l’angoisse et finalement de l’instabilité sociale. Les jeunes surtout sont déçus de leurs parents et des leaders politiques qu’ils perçoivent comme passifs ou incapables. Tous ces sentiments exacerbés contribuent à augmenter le risque de violence.

Un trajet d’une heure pour se rendre au travail peut se transformer en course d’endurance de sept heures, causant perte de temps de travail et de revenus. Les employeurs ne sont jamais certains de voir leurs employés arriver le matin. Le personnel en service, notamment dans les services de santé, doit souvent faire des heures supplémentaires à l’improviste. Les ambulances servent à transporter du personnel plutôt que des patients. La mise à disposition de nourriture et de logements pour des travailleurs de la santé en errance pèse sur les budgets de la santé.

Les restrictions de la liberté de circulation imposées aux Palestiniens signifient que l’accès aux services de santé et aux services publics est souvent limité, surtout dans les zones rurales. Les personnes qui doivent se rendre en ville pour des traitements ou des rendez-vous avec l’administration ont intérêt à s’y prendre deux jours à l’avance au cas où les routes seraient bloquées.

Mais les Palestiniens ont trouvé une solution: ils ont décidé d’apporter les services de santé dans les zones rurales. Les syndicats ont contacté des ONGs susceptibles de mettre à disposition des cliniques mobiles, en attendant de faire construire un hôpital à l’extérieur de Naplouse et de l’anneau des 120 checkpoints qui enserrent la ville.

Le nombre d’universités à travers la Palestine, mais aussi le nombre d’étudiants à Naplouse indique à quel point l’éducation est essentielle aux yeux des Palestiniens. Un vieux Palestinien ne nous a-t-il pas confié tout récemment: « Si nous avions eu l’éducation en 1948, nous n’aurions pas abandonné nos maisons, nous serions restés et nous nous serions battus!». Mais à cause du manque de services publics de qualité et de perspectives d’emploi, les jeunes diplômés ont tendance à quitter la Palestine. Le taux de chômage officiel parmi les jeunes est de l’ordre de 26-28%, mais en réalité, il serait plus proche des 40%. Ceux qui choisissent de rester doivent se satisfaire d’emplois en dehors de leur domaine de compétence ou en dessous, et nombreux sont ceux qui partagent un emploi et le salaire qui va avec.

Les femmes sont particulièrement vulnérables dans cette situation. Les syndicats ont lancé une campagne visant à établir un salaire minimum pour les femmes. Ce projet avait gagné le soutien de l’administration palestinienne et d’un grand nombre d’employeurs, mais la Banque mondiale a fait obstruction… Néanmoins, les syndicats continuent de promouvoir activement le concept de salaires décents pour les femmes (vous trouverez plus d’informations sur le sujet ici).

Les organisations syndicales en Palestine se trouvent engagées dans deux combats simultanés: l’un contre l’occupation elle-même, et l’autre pour l’amélioration des conditions de vie et de travail des travailleurs. Ce dernier combat est rendu plus difficile à cause des effets néfastes de l’occupation – un cercle vicieux.

Au cours d’une conversation plus confidentielle sur les bénéfices de l’action concertée, la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) est mentionnée comme une manière très efficace d’encourager Israël à mettre fin à l’occupation – à méditer par chacun, chacune!

«Nous sommes totalement frustrés!» s’exclame une participante en résumant la situation actuelle, mais en même temps, tous les syndicalistes présents déclarent leur détermination de ne pas céder au désespoir et de continuer à oeuvrer pour le changement auquel tous les Palestiniens aspirent: une vie décente dans la paix et la justice.

Veronika T.

Légende Image à la Une: Tôt le matin au checkpoint de Tayba, grande affluence des hommes qui voyagent pour aller travailler, EAPPI, 2013

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