Deux femmes bédouines, une seule histoire…

Maliha a mis sa plus belle robe pour notre rencontre: elle est longue et noire avec la broderie rouge typique sur le plastron de poitrine, et une bordure argentée en bas des longues manches. Un simple voile noir recouvre sa tête, mais pas son visage avenant. Malheureusement, nous n’avons pas le droit de la prendre en photo, mais l’image de la femme digne qui est tranquillement assise en face de nous, restera encore longtemps dans nos mémoires.

Aujourd’hui, c’est un peu « la journée des femmes » à Um Al Kher au sud-ouest de Yatta, tout près de la grande colonie juive de Karmel1: ma collègue Isabel et moi-même sommes venues ici pour interviewer avec l’aide de Tariq (un jeune homme, membre de la famille, qui parle parfaitement l’anglais), deux femmes de la communauté bédouine, qui se souviennent encore très bien de la « Naqba ». La Naqba est la « Grande Catastrophe » pour le peuple palestinien; ce sont les événements de 1948, quand presque un million de personnes ont été chassées de leurs villes et villages par les militaires israéliens.

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Les restes d’un four à pain détruit par l’armée israélienne. Derrière, la colonie israélienne de Karmel©Veronika/EAPPI/2016

Maliha est née en 1958 à Um Al Kher, c’est-à-dire exactement 10 ans après la Naqba, mais les récits des événements qui circulaient dans la famille élargie ont tellement marqué toute son enfance, qu’elle se souvient encore de beaucoup de détails:

« Notre famille, la famille de Bédouins Al Jahalin, vient d’Arad, où elle possédait beaucoup de terres. A l’origine, elle venait de Jordanie; pendant des siècles, son clan se déplaçait entre la Jordanie et la Palestine puisqu’il n’y avait pas de frontières fixes. En hiver, il était sédentaire et en été, on migrait avec nos animaux de ci et de là, afin de trouver des herbages. Ma famille avait déjà appris à cultiver le blé, qui fournissait la farine pour les galettes de pain quotidien.

Quand mes parents ont vu ce que la Haganah faisait dans les villages voisins – un membre de la famille a même été tué -, elle a décidé de fuir sans tarder. C’était l’automne, ils ont fui en direction du nord, pieds nus, avec les enfants sur le dos, sans pouvoir emporter autre chose que les vêtements qu’ils portaient; tout est allé si vite, si vite qu’une femme a emporté par erreur un coussin, parce qu’elle pensait que son enfant était dedans… »

Une autre famille a fui au sud et est revenue plus tard. C’est pourquoi les membres de cette famille sont aujourd’hui des citoyens israéliens. Aujourd’hui, Maliha regrette la décision lourde de conséquences de sa famille, car en 1954, tous ces Bédouins palestiniens ont reçu la citoyenneté israélienne.

« Al Jahalin était un nom réputé, un grand nom, dit-elle, car ma famille possédait beaucoup de terres. Mais elle n’avait pas de documents écrits qui prouvaient leur propriété; de tels documents n’étaient pas nécessaires dans une société qui était basée sur la tradition orale. Tout un chacun savait exactement où ses terres commençaient et où elles finissaient, et aucune famille ne voyait ses terres contestées. La loi était non-écrite, car personne ne savait lire ni écrire. » Tout ce qu’elle sait, dit Maliha, ce sont les traditions que sa famille lui a enseignées.

Après une longue marche qui durait toute la nuit et une bonne demi-journée, la famille est arrivée à Um Al Kher, où elle habite encore aujourd’hui. Depuis ici, par temps clair, on peut apercevoir les collines du désert du Néguev au loin – la famille ne désespère pas de regagner un jour ses terres ancestrales…

Une fois le clan établi, les hommes ont cherché du travail, il y allait de la survie de toute la communauté! Très rapidement, ils ont trouvé une occupation comme bergers pour d’autres propriétaires, c’était une activité qu’ils connaissaient sur le bout des doigts – néanmoins une reconversion difficile pour ces rois du désert: les nomades fiers de leurs troupeaux et indépendants devenaient des bergers pauvres et déconsidérés, tout en bas de l’échelle sociale. Ils avaient le sentiment d’avoir perdu leur nom…

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Le frère de Tariq, fier de son troupeau ©Veronika/EAPPI/2016

Ils étaient rétribués en fin d’année sous forme d’animaux: chameaux, chèvres et moutons. Ainsi, ils réussirent à regagner une certaine fortune, une renommée et à racheter les pâturages pour leurs troupeaux. Leur honneur était enfin rétabli. Aujourd’hui, le clan Jahalin comprend plus de 30 familles. Maliha elle-même a huit enfants, cinq filles et trois garçons, et 17 petits-enfants, dont le plus jeune a juste dix ans.

Après une pause thé, on nous emmène auprès de la tante de Tariq, Eidh.

Eidh est bien habillée, elle est drapée dans différentes couches de vêtements – c’est quand même l’hiver! Elle ne sait pas exactement quand elle est née à Arad, peut-être en 1940? Elle parle fort, car elle est assez sourde, elle saute du coq à l’âne et commence avec une plaisanterie: « 1000 Shekels pour une photo de moi! » Mais elle n’est pas sérieuse, elle aussi refuse catégoriquement d’être photographiée. Elle se renseigne sur nos pays d’origine respectifs, sur notre âge et puis, elle commence à raconter:

A 15 ans, on l’a mariée avec un homme de 40 ans. Elle apporte dans le mariage une grande tente tissée de poils de chèvres, étanche à la pluie, qu’elle a fabriquée entièrement toute seule, ainsi le veut la tradition. Elle possède toujours cette tente magnifique et multicolore, mais elle ne peut nous la montrer, car elle est soigneusement emballée pendant la saison d’hiver.

Son frère, le père de Tariq, est né exactement lors de l’arrivée du clan à Um Al Kher; sa mère était en fin de grossesse lors de la fuite. Il n’y avait rien à boire, rien à manger, tous les puits étaient à sec, car c’était la fin de l’été. Mais sa mère, la grand-mère de Tariq, était une femme prévoyante: elle avait emporté un petit sac de blé et grâce à l’eau d’une maigre source que son mari avait finie par trouver, elle a pu préparer du pain qui a permis à la famille de se nourrir pendant une semaine.

Rapidement, son mari a trouvé un travail à Yatta; son employeur lui a avancé une partie de son salaire lui permettant ainsi de couvrir les premiers besoins de sa famille. Vingt ans plus tard à peine, en 1967, il était de nouveau propriétaire de 100 chameaux, 500 chèvres et 500 moutons, « cadeau d’Allah » – personne dans la contrée n’avait autant d’animaux! – Eidh se rappelle avec fierté. Pour 100 chameaux, il a acheté toute la terre de et autour d’Um Al Kher. A partir de 1967, la bonne fortune de la famille était telle qu’elle était de nouveau riche et respectée, le passé de réfugiés semblait oublié.

A Arad, sa famille n’avait pas eu de documents de propriété non plus pour prouver qu’elle possédait bien ses terres, mais aujourd’hui, tout est différent! Aujourd’hui, presque tous les Palestiniens ont leurs documents de propriété.

Mais en novembre 1981 les militaires israéliens sont arrivés pour commencer la construction d’un camp de l’armée sur les terres de la famille Jahalin; ils se sont mis à construire une route et ont raconté aux familles bédouines que cette route les relierait à la ville de Beersheba; la construction de la route offrait des emplois et des revenus aux Bédouins… Ensuite, arriva un avant-poste avec des caravanes, puis la colonie de Karmel.

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Les terres sont peu à peu grignotées par la colonie israélienne avoisinante et les familles menacées de déplacement ©Veronika/EAPPI/2016

Son père et son oncle Suleiman ont commencé à lutter pour leurs terres; Eidh elle-même s’est rendue plusieurs fois à Hébron pour parler au DCO2. Elle leur a dit: « Ce que vous faites ici est illégal, cette terre appartient à ma famille! » Son père a engagé quatre avocats pour empêcher l’établissement de la colonie israélienne. Il s’agit de trois plaintes différentes qui ne sont toujours pas jugées: destructions de maisons, construction de colonies, violation de la propriété de terrain. Mais sans égard pour la situation juridique non-résolue, la colonie juive s’étend de plus en plus, pendant que les Bédouins assistent, impuissants.

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Ce pigeonnier est également susceptible d’être détruit d’un jour à l’autre ©Veronika/EAPPI/2016

A ce jour, presque toutes les habitations sont soumises à des ordres de démolition, même le pigeonnier, car elles ont été bâties sans permis de construire3; cela signifie qu’à chaque moment, les bulldozers israéliens peuvent surgir et les aplatir, pour l’agrandissement de la colonie de Karmel.

Sa propre petite maison, en vérité une cabane recouverte de tôle, est située tout près de la colonie, à un jet de pierre. Pendant le mois de Ramadan quand les musulmans font la fête le soir tous ensemble, les enfants des colons jettent des pierres sur le toit en tôle – ce qui fait un boucan effroyable… Eidh nous interpelle:

« Imaginez que vous vivez sur votre propre terre que vous avez acquise de bon droit, et tout à coup arrive le gouvernement pour vous la prendre, tout simplement! Est-ce légal que l’armée israélienne détruise les tentes et les habitations de toute une famille, la prive de tout ce dont elle vit, l’accès a l’eau, les pâturages pour ses bêtes? Israël est en train de conjurer une deuxième Naqba pour tous ceux et toutes celles qui ont déjà vécu la première! Cette occupation est injuste et elle doit cesser! Quand le monde se réveillera-t-il et arrêtera-t-il Israël? Va-t-il de nouveau assister indifférent aux événements, comme lors de la première Naqba?! »

Informations complémentaires:

https://eidworkshop.wordpress.com/my-home/

http://www.rebuildingalliance.org/

[NB: Selon la 4e Convention de Genève, la Convention de la Haye, la Cour internationale de Justice et plusieurs résolutions des Nations Unies, toutes les colonies israéliennes ainsi que les avant-postes dans les territoires occupés sont illégaux.]

2 L’administration civile de Cisjordanie est confiée à neuf bureaux de coordination de district – District Coordination Offices (DCO). Ces bureaux se coordonnent avec l’autorité palestinienne, qui administre la zone A de façon autonome et la zone B partiellement (accords d’Oslo II). Entre autres, ces bureaux décident de l’approbation de demandes de permis de construire des citoyens palestiniens dans la zone C. Pour des infos sur la division en zone: http://info.arte.tv/fr/repartition-trois-zones-cisjordanie

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