Les Jahalin de Khan Al Ahmar : un obstacle à l’expansion du projet de colonisation israélien

Le paysage désertique et vallonné s’étend à perte de vue. L’autoroute, qui relie Jérusalem à la mer morte, sillonne et creuse sa voie au cœur de la vallée, et s’enfonce progressivement sous le niveau de la mer. A chaque kilomètre avalé, la chaleur monte d’un cran. Le soleil, qui se reflète sur la pierre blanche et éclatante, pique les yeux des touristes par sa lumière aveuglante. Ils sont nombreux aujourd’hui à emprunter cette route, voyageant en cars ou en taxis, pour aller se baigner et se ressourcer à la mer morte.

Sur leur passage, les voyageurs perdus dans la contemplation du paysage, apercevront certainement les petites villes et hameaux qui semblent avoir poussé au cœur du désert et qui se distinguent de très loin ; des quartiers résidentiels modernes, très bien entretenus, verts et fleuris, encerclés toutefois de clôtures et de barbelés : les colonies israéliennes. Les plus observateurs d’entre eux apercevront en revanche également d’autres types d’habitations qui parsèment ces collines ; de petites maisons multicolores et bariolées, construites avec du matériel de récupération, ainsi que des caravanes ornées des drapeaux bleus roi étoilés de l’Union Européenne.

Les familles Jahalin (1) habitent les villages de Khan Al Ahmar depuis 1951. Ces bédouins, nomades à l’origine, y ont trouvé refuge suite à leur départ forcé, lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948.

Ce matin (2), à l’abri du regard des automobilistes, un nouveau drame a cependant touché cette communauté réfugiée à l’Est de Jérusalem. Dans le village d’Al Kurshan, derrière les collines, huit familles, 28 personnes au total, dont de nombreux enfants, ont tout perdu. Leur maison, mais également tous leurs biens. Les bulldozers sont arrivés à l’aurore pour détruire les huit caravanes fournies par l’Union Européenne, il y a cinq ans de cela. Ces structures, bâties et installées illégalement selon la réglementation israélienne, étaient menacées depuis plusieurs mois déjà par un ordre de démolition (4).

Lorsque nous arrivons sur place, les voitures blanches de l’administration civile israélienne, chargée de la gestion et de la réglementation des constructions en Palestine, un véhicule de police et un bulldozer sont en train de s’en aller. Ils dévalent les chemins de terre, ralentissent, nous observent avant de disparaître et de reprendre le chemin de Jérusalem. Abu Khamis, le représentant des communautés de Khan Al Ahmar, nous attend et nous invite à boire le thé avec les hommes de la communauté. Peu importe la situation, l’hospitalité reste une priorité.

Un homme de l’organisation israélienne Rabbis for Human Rights (3) est également présent. Il subit le regard interloqué des bédouins lorsqu’il se découvre et laisse apparaître sa kippa. Pendant quelques secondes, les hommes le regardent fixement mais très rapidement, la confiance s’installe. La religion, pourtant si présente et déterminante au sein de ce conflit, très souvent instrumentalisée, apparaît ici comme secondaire. Tous se sont réunis pour défendre la même cause aujourd’hui, apporter son soutien et manifester sa solidarité à ces huit familles bédouines qui ont perdu leur foyer ce matin.

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Au cœur des discussions énervées et animées, les premiers récits tombent, mais l’émotion reste palpable. Ce sont les crissements des pneus des bulldozers sur la terre, qui ont réveillé les habitants de la communauté ce matin. Ils étaient conscients du risque que cela arrive, mais n’étaient pas préparés à cet événement aujourd’hui. Ils ont tout juste eu le temps de réunir les femmes et les enfants, de les mettre à l’abri, pour leur éviter la vision traumatisante de voir leur maison détruite sous leurs yeux.

Les militaires sont arrivés lourdement armés, ne laissant aucune possibilité aux habitants des caravanes pour s’interposer, ‘’ ils ne viennent pas pour jouer ’’, nous confia le père de famille Mahmud. Ils ont également empêché les bédouins de sauver une partie de leur matériel. Les militaires leur ont demandé de sortir leurs biens les plus précieux, de les mettre de côté, avant de tout pulvériser avec leurs bulldozers. ‘’ Pourquoi démolissez-vous nos maisons ? ‘’ leur a demandé Mahmud. ‘’ Parce qu’elles se trouvent sur territoire israélien, il suffisait de les bâtir à quelques mètres d’ici, et cela n’aurait pas posé problème ‘’, leur a répondu cruellement un agent de l’administration civile. Finalement, le conducteur du bulldozer a fait une ultime marche arrière pour renverser le dernier réservoir d’eau encore debout, et ils s’en sont allés.

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Deux jours plus tard, les employés du croissant rouge sont intervenus, amenant les biens de première nécessité à ces familles, ainsi que des tentes pour les abriter. Le statut de la communauté ne permet toutefois pas de reconstruire ou d’amener du nouveau matériel. Les tentes ont donc été confisquées à nouveau, quelques jours plus tard. Cette situation confronte les membres de la communauté à une impasse… Comment continuer à vivre sur la terre qui les a vu naître, sans possibilité de rebâtir un toit sur leurs têtes ?

Ces démolitions ne font toutefois pas figure d’exception dans la région. De nombreux autres villages bédouins ont subi des démolitions ces dernières années, et la majorité d’entre eux vivent avec le risque que cela se produise dans le futur. Les différentes communautés bédouines se trouvent en effet en travers du plan de construction et de colonisation israélien, le plan E1 (4). Celui-ci cherche à connecter les colonies de Ma’ale Adumim à Jérusalem, pour à terme diviser la Cisjordanie en deux. Le projet compte relocaliser les bédouins qui se trouvent dans la région dans trois villages, les empêchant ainsi de vivre dans le respect de leurs traditions et de leurs modes de vie.

La construction de colonies en territoire occupé est considérée comme illégal selon le droit international.

EAPPI, Jérusalem Est, octobre 2016

Notes :

(1) la communauté bédouine Jahalin

http://jahalin.org/

(2) les démolitions ont eu lieu le 9 octobre, voir le rapport de B’Tselem

http://www.btselem.org/planning_and_building/20161009_demolitions

(3) Rabbis for Human Rights

http://rhr.org.il/eng/

(4) les constructions illégales et le plan E1

http://www.btselem.org/settlements/20121202_e1_human_rights_ramifications

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