Des cartables et des grillages

05h50, le réveil sonne. Dehors la nuit est encore maîtresse mais plus pour longtemps. La vie dans l’appartement recommence peu à peu, le froid est toujours-là. Chacun se prépare et avale son déjeuner, quelques « good morning » sont grognés, mais le silence a toujours son royaume.

06h30, nous partons dans la rue. Les voitures sont peu nombreuses à cette heure-ci mais le soleil nous fait déjà miroiter l’espoir d’une journée ensoleillée. Les langues se délient, chacun se réveillant complètement dans la fraîcheur matinale. Il nous faut une vingtaine de minutes pour atteindre le premier checkpoint. De ce côté de la ville, contrôlé par les autorités palestiniennes, une certaine agitation commence à naître : certains magasins s’ouvrent timidement, des échoppes sont installées dans le marché, les premières personnes pointent leur nez dehors. De l’autre côté du checkpoint, sous contrôle israélien et séparé par un grillage équipé de caméras, détecteur de métaux, et portes tournantes, les rues sont vides à l’exception de quelques soldats : les façades sont mornes, seuls les mouvements des chats sont perceptibles. Certains appellent cette partie de la ville « Ghost Town »[1].

Rapidement nous décidons lesquels d’entre nous traverserons ce matin, nous échangerons les rôles cette après-midi. Je reste du côté palestinien avec ma collègue : notre tâche sera de vérifier que les enseignantes puissent traverser le checkpoint sans encombre. En effet, seuls les Palestiniens et Palestiniennes résidant de l’autre côté de la ville ainsi que les enseignantes et les enfants allant l’école dans cette partie d’Hébron ont le droit de se rendre du côté israélien. Chaque matin, une dizaine d’enseignantes, dont la directrice de l’école, doivent présenter leur papier d’identité, et parfois passer dans le détecteur de métaux. Il y a environ cinq enfants qui traversent tous les matins, et leurs sacs sont régulièrement fouillés par les soldats israéliens.

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(Checkpoint 56 – entrée de Shuhada Street, séparant H1 [sous contrôle palestinien] de H2 [sous contrôle israélien] – Photo Gilvan B.)

Nos deux autres collègues traversent le checkpoint sans encombre. Ce n’est pas tous les jours le cas : les dernières fois, nous nous sommes vus interdire  l’entrée par cette porte, sans pouvoir obtenir les raisons  exactes d’un tel refus. Bien souvent, les soldats israéliens nous prennent en photo, photographient nos passeports et nous renvoient du côté palestinien. Lorsque nous sommes refoulés à ce checkpoint, nous en empruntons un autre, plus loin ; le détour est d’une trentaine de minutes environ pour finalement retourner à côté du premier. Celui-ci est contrôlé par l’IDF (Israel Defense Forces) tandis que l’autre l’est par Magav (la police des frontières) : la communication ne semble pas se faire entre ces deux entités différentes, si bien que l’un peut nous autoriser l’entrée et pas l’autre. Si nous entrons par le second checkpoint nous avons encore trois autres checkpoints à traverser, mais ceux-ci sont plus légers :un cabanon avec deux soldats israéliens, pas de barrière ni de fils barbelés.

L’école commence à 08h00 mais nous sommes déjà sur place à 07h00 pour vérifier que les soldats israéliens soient présents au poste de contrôle. Vers 07h30, les premières enseignantes arrivent ainsi que les enfants. Malgré quelques minutes d’attente devant les tourniquets, tout se passe bien ce matin. Le flot se fait dans les deux sens : des enfants traversent aussi le checkpoint pour aller étudier du côté palestinien. Quitter le côté israélien est facile : le tourniquet n’est jamais bloqué et aucun contrôle n’est effectué. Une jeune fille s’arrête de l’autre côté du grillage. Nous nous demandons ce qu’elle attend, ce n’est pas normal ; a-t-elle peur de traverser ? Nous nous rendons compte peu après qu’elle patiente simplement tandis que ses amies, qui viennent de traverser, achètent des friandises. Du côté israélien il n’y a rien, ni magasins ni échoppes, les colons israéliens qui y vivent doivent se rendre à Kyriat Arba, à vingt minutes en voiture, pour faire leurs achats. Les Palestiniens et Palestiniennes, eux, doivent traverser les checkpoints et ne sont autorisés à amener que de la nourriture ou du matériel de base pour la vie quotidienne. Il leur est interdit d’apporter de quoi réparer ou construire quoique ce soit.

A travers le grillage, nous voyons un soldat israélien lourdement équipé remonter la rue. Est-ce qu’il y a un problème ? Même si la présence des militaires est habituelle (nous les fréquentons tous les jours) chaque mouvement peut annoncer de nouvelles complications. Mais cette fois-ci, rien de grave : il amène des cafés à ses collègues bloqués dans la petite maison de garde.

Une fillette vêtue d’un magnifique manteau léopard rose traverse le checkpoint avec sa mère; elle tient dans sa main une fleur qu’elle porte constamment à son nez pour la sentir. Lorsqu’elle arrive à ma hauteur elle me tend la fleur pour me faire partager son odeur. Il est vrai qu’elle sent bon ! Elle s’en va rapidement en m’offrant un sourire.

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(Qurtuba School – l’école la plus vulnérable d’H2 – Photo de l’auteur)

Il est 08h00, tous les enfants et les enseignantes ont traversé. Nous passons à nos autres tâches. L’après-midi nous retournons au checkpoint, l’école finit entre 12h00 et 12h30. Cette fois-ci je me retrouve de l’autre côté, vers l’école Qurtuba, l’établissement scolaire le plus vulnérable dans cette partie de la ville. Il compte actuellement 159 élèves palestiniens, provenant majoritairement des maisons palestiniennes qui se trouvent dans la zone contrôlée par le gouvernement israélien. Les élèves sont âgés de 5 à 15 ans ; les classes de 5 à 10 ans sont mixtes, tandis que les classes des 10-15 ans sont réservées aux filles : les garçons se rendent dans l’autre partie de la ville.  Les colons israéliens résidant dans cette partie de la ville ont déjà essayé de brûler l’école trois fois. Pour l’atteindre, il faut monter un escalier et traverser une porte dont l’ouverture est contrôlée par des soldats israéliens placés en contrebas. Seuls les élèves et les enseignant-e-s ont l’autorisation de gravir ces marches, nous-mêmes devons faire un détour pour parvenir à l’école. Juste à côté de l’établissement se trouve un jardin d’enfants, construit à partir de rien par YAS (Young Against Settlement), une organisation palestinienne qui opère dans la région, sous la menace des colons israéliens résidant dans cette zone.

Ici, nous devons contrôler que les soldats ouvrent la porte pour permettre aux enfants et aux enseignant-e-s de descendre les escaliers. Même si ce checkpoint est placé à peine cent mètres après le premier, les pièces d’identités sont à nouveau contrôlées et les sacs peuvent être fouillés.

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(Checkpoint 55 – une simple porte dans l’escalier contrôlée à l’aide d’une corde par les soldats israéliens en contrebas – Photo de l’auteur)

Aujourd’hui, le soleil brille et les enfants, heureux d’avoir fini l’école, se pressent dans l’escalier avec cris et bousculades. En passant devant nous, ils ne manquent pas de nous saluer, plaisanter avec nous ou tester les mots d’anglais qu’ils viennent d’apprendre. Les soldats ouvrent la porte et les laissent passer, ils contrôlent l’identité des enseignant-e-s, mais tout se passe sans problème. Nous attendons jusqu’à la fermeture de l’école. C’est souvent le professeur d’anglais, jeune palestinien, qui ferme la marche et nous salue. Nous échangeons quelques mots puis un « see you tomorrow »[2]

Une petite fille nous rejoint alors que nous sommes sur le point de partir. Elle est effrayée à l’idée de descendre l’escalier toute seule. Elle nous dit « look »[3]et nous fait comprendre qu’elle veut que nous la regardions descendre. Notre présence la rassure et lui permet de descendre sans crainte. Même si en vérité, nous ne pourrions rien faire en cas d’arrestation ou d’attaque (ce qui peut parfois arriver) [4].

Nous saluons les soldats israéliens avant de partir. Finalement nous faisons tous le travail qui nous est assigné.

[1] Traduction: « Ville fantôme »

[2] Traduction : « à demain »

[3] Traduction: « regardez »

[4] Les principes clés du programme sont la présence protectrice, l’observation des violations des droits de l’homme et l’impartialité : selon ces principes, le programme n’intervient pas directement lors d’un événement. Cependant,  en cas de violation des droits humains, il rapporte et documente le cas afin d’attirer l’attention sur l’incident et de faire pression sur les différents acteurs concernés.

EAPPI/Hebron/ février 2017

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